mercredi 30 mars 2005
Rentrée dans l'atmosphère
Par kadi, mercredi 30 mars 2005 à 18:32 :: En vrac
Et quelle atmosphère... J'habite un pays où les citoyens honnêtes sont militaires. Sans exception, sauf s'ils sont malades ou révoltés. Je ne suis heureusement pas de la première catégorie mais malheureusement pour moi pas de la deuxième non plus.
Résultat, je trouve dans ma boîte aux lettres une convocation pour 4 semaines de guerre, le tant redouté cours de répétition. Je cache ma joie. Franchement, vous me voyez en tenue d'assaut, l'oeil méchant, le casque enfoncé jusqu'au menton, prêt à bondir sur un ennemi parfaitement inexistant. Quelle farce. Et quelle plaie pour le moral. Dormir dans des abris souterrains, manger dans des gamelles, voyager sur le pont d'un camion, traîner des tonnes de matériel, en croisant parfois le regard embué des quelques vieillards qui peuplent encore nos campagnes rétrogrades. C'est sûr qu'on rallume leurs souvenirs et surtout leur jeunesse. La contrainte et la frustration, il n'y a pas mieux pour modeler le souvenir, pour le défigurer à coups de burin.
Le pire, c'est qui faut remettre ça chaque année, récupérer dans sa cave cet amas de vestes, pulls, casque, chaussures, masque à gaz, fusil, cartouches, sac à dos et toutes ces babioles que l'on ne retrouve jamais et qu'on nous réclame, évidemment. Et laisser toute sa famille à la maison, comme pour de vrai. Il faut avoir le sens du sacrifice, le sens de l'absurde. Tant pis si ça fait mal, tant pis si la gorge serre quand tu fermes la porte.
Le premier jour est toujours le plus difficile. Chacun se planque derrière ses astuces, tente de sauver la face, repère les hiérarchies officieuses, les accointances, les anciens collègues. Que sont-ils devenus ? Ont-ils des enfants ? Tu parles pour ne pas craquer, tu sais que ça va passer, que tu vas tenir le coup. On tient toujours le coup, il faut se connaître, et à la longue, tu finis par te connaître. Forcément, à force de n'être vraiment qu'avec toi pendant tout ce temps.
Alors, en attendant de la conjuguer au passé, tu ronges ta déprime et tu te mets en veille jusqu'à la libération. Il y en a qui partent en vrille et qui s'alcoolisent méthodiquement, d'autres qui errent dans le vide et sursautent à chaque hurlement d'officiers. Je suis sûrement un peu entre les deux, suivant les jours.
Le temps passe lentement, tu attends, tu n'es jamais complètement endormi ni complètement éveillé. On te fait la morale : vous vous comportez comme ça dans le civil ? Dans le civil, je suis animé, je me trouve un peu de sens, ici considérez-moi comme une machine, ça sera plus simple pour tout le monde. Vous pouvez crier, vous pouvez gesticuler, je n'ai plus une once de bon sens. Vous m'avez peut-être, mais vous ne m'avez pas vivant.
C'est sûr qu'il me faudra un peu de temps pour m'y faire. Je vais d'abord imaginer mille moyens de ne pas y aller, comme chaque année je vais échafauder des stratégies imparables, je vais me surprendre à croire que je ne partirai pas. Et puis, j'irai, d'un coup, préparer mes affaires. Pour 3 jours d'abord. Là, ce sera facile. Et quand je reviendrai pour une semaine à peine, je me dirai qu'un médecin va me trouver, c'est sûr, une maladie foudroyante, comme toujours. Et puis je mettrai toutes mes affaires dans un grand sac à dos vert foncé. Et ce sera lundi matin, l'heure de partir. Pour 3 semaines. J'ai l'impression d'être tout en bas, là juste maintenant. Dire qu'il me reste même pas un mois d'air pur avant de partir.
Non, vraiment, désolé pour ce coup de déprime un peu disproportionné, le récit de nos petites vacances, ce sera pour bientôt, mais pas pour aujourd'hui.


