J'ai pris le train hier matin, pour aller me perdre dans des contrées reculées dont vous n'avez jamais entendu parler. J'ai pas regretté le voyage, je me retrouve dans un petit train régional plein d'enfants, c'est la saison des courses d'école. En gros ça ressemble à une cours de récréation, quand vous vous demandez comment font les profs pour ne pas craquer au-milieu des hurlements, des bousculades, des c'est toi le loup... Sauf que d'habitude, dans ces cas-là, vous passez devant l'école en haussant les épaules, chacun son boulot, chacun sa croix, mais cette fois-ci je suis en plein dedans, il n'y a qu'un wagon et j'ai rendez-vous dans une petite demie heure. Bonjour les enfants.
Ils doivent avoir dans les 10 ans ou quelque chose comme ça. A peine montés dans le train, les voilà qui ouvrent déjà leur sac histoire de voir si leur pique-nique est aussi chouette que celui de Kevin. Faut dire que Kevin, c'est le petit gros du groupe, celui qui mange tout le temps et question pique-nique il en connaît un rayon. Et puis il y aussi David qui a amené des ficelles rouges à manger. Il est sympa David, il en a donné à tout le monde, enfin c'est surtout Kevin qui s'est servi et qui a montré l'exemple. Au milieu du couloir, le vieux type, juste devant moi, ce doit être l'instituteur, il m'a l'air bien fatigué déjà. Il y a aussi deux dames avec des têtes de paroissiennes et des sacs à dos, elles vont lui filer un coup de main. Il fait les présentations. Kevin, David, Jennifer. Dans ce coin-là, vaut mieux s'appeler John qu'Antoine on dirait bien.
Voilà, le train démarre, t'as pris quoi, toi, tu veux du coca, moi j'ai un sandwich au fromage, tu veux goûter. Et puis il faut aussi sortir les chips. Kevin a pu encore récupérer des trucs à Romain qui n'en voulait pas. Romain, c'est celui qui est assis tout seul sur l'autre banquette, il a l'air plus tranquille que les autres, je l'aime bien Romain. Il regarde ses copains et se dit qu'il aimerait bien faire comme eux, mais les autres n'ont pas l'air de faire trop attention à lui.
Voilà Kevin qui se lève, il va vers Jennifer et sa copine dont je n'ai pas entendu le nom. Elles sont installées juste à ma hauteur, de l'autre côté du couloir :
- Qui veut échanger mon paquet de Mikados contre un sandwich ?
- Il t'en reste combien de Mikados ?
- Il y en a encore 10, 15, 20, 21. Il y en 21 qui restent
- D'accord
- T'as un sandwich au salami ?
- Ouais, c'est celui-là je crois bien.
Et Jennifer déplie soigneusement un sachet en plastique, soupèse deux ballons de papier d'aluminium et lui tend celui qui pourrait bien être le sandwich au salami.
- parfait, ça sera pour mes 10 heures.
Quelle santé, je me dis. Où est-ce qu'il va mettre tout ça ? A la réflexion, je vois exactement où il va mettre tout ça.
- Je l'ai fait moi-même le sandwich, ajoute encore Jennifer
Romain en a profité pour prendre la place de Kevin, sauf que Kevin revient et le renvoie sur son banc.
- Romain tu vas t'asseoir là-bas, on n'est pas encore arrivés.
A côté de Kevin, il y a aussi le caïd de service, celui avec le T-Shirt de Metallica et la chaîne autour du cou, celui qui dit des gros mots. Je me dis qu'il a peut-être récupéré ce T-Shirt dans les vieilleries de son père, à moins que Kiss, Metallica et AC/DC soient encore le nec plus ultra dans la région, je ne sais pas, je viens de la ville. Je peux pas comprendre.
Jennifer demande, entre deux Mikados:
- Kevin, il parle comment Yoda ?
- Te battre tu devras, qu'il dit.
Et le voilà qui, entre deux bouchées de sandwich au salami, entonne une imitation de Darth Vader, très réaliste, très professionnel, même si les postillons n'arrangent pas l'état de la banquette.
Le train s'arrête, pas trop tôt. Sauf que Romain a filé aux toilettes.
Et puis tout ce petit monde longe le quai et disparaît dans les escaliers...
Je ne sais pas quels souvenirs vous avez de vos classes, mais il me semble que la mienne ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle-là. On avait aussi le petit gros de service, le timide, le caïd, celui qui parle avec l'instituteur, celle qui raconte à l'accompagnatrice comment son chat a été soigné, les deux autres au fond qui se bagarrent, celui qui fouille son sac... Je me demande presque si on ne construit pas les classes sur dossiers à moins que chacun ne prenne son rôle qu'en fonction de la place qu'on lui laisse...