Ça fait un petit moment que je tourne autour du pot, que je cherche comment présenter la chose.
Je me suis d'abord dit que je pouvais commencer comme ça, par la description d'une marche à plusieurs. On se tient par la main, ou par les yeux, ou par une idée qui rassemble. On s'associe, on s'acoquine, on s'allie. Et puis on prend conscience un beau jour que quelque chose s'est mis en place, quelque chose que l'on n’a pas vu venir, que l'on n’a même pas cherché, et qui fait du bien. Oui, comme un groupe, une sorte de tribu. On en prend d'autant plus conscience lorsque l'on croise d'autres gens. Tiens c'est curieux, ils sont si différents. C'est qu'ils font partie d'autres groupes, d'autres alliances, ou que sont des solitaires. Les regards se croisent, des propos s'échangent poliment, mais chacun reste derrière son mur de verre, cette vitre qui sépare ceux qui ne sont pas ensemble, ceux qui ne sont pas liés, bref ceux qui ne se connaissent pas.
Puis, je me suis dit que je pouvais tout aussi bien imaginer que les uns et les autres ne s'accompagnent que de temps en temps. Que les groupes ne se font qu'au gré des circonstances, mais se recomposent sans cesse. Sans jamais rien de définitif, sans engagement. Simplement dans l'instant. Ensemble dans l'instant. Dans une communion temporaire qui n'existe justement parce qu'elle n'est que temporaire, qu'elle ne prend pas d'espace dans le futur, qu'elle n'hypothèque aucune ressource, aucune illusion, qu'elle nous laisse libre de nos choix ou de notre refus de choisir. Rien ne dure de toutes façons, sauf peut-être les sentiments profonds, ceux qui soutiennent la vie à bout de bras depuis la nuit des temps, mais pas les autres, pas ceux de tous les jours. Pas ceux-là.
Alors, j'ai senti que ces vitres que j'imaginais d'abord, ces visages que je voyais comme glisser derrière, intouchables, étrangers, presque interdits, ne sont peut-être que les reflets de nos propres expressions, de nos propres doutes, de nos propres espoirs. Que nous sommes tous semblables, identiques dans l'instant, et que ces gens, derrière ce miroir, derrière cette frontière supposée, nous respirent, nous touchent, nous comprennent. Le rapprochement est évident, implicite.
Je me dis qu'à cet instant aussi, tous nous sommes derrière nos pensées, derrière nos vies, toutes différentes, toutes personnelles. Faire ceci, lire ces quelques lignes en passant. Mais à ce même instant, exactement, nous sommes ici. Sans s'en rendre compte. Juste à cet instant. Et ce qu'il se passera dans une seconde n'a pas d'importance.