samedi 14 mai 2005
Temps mieux
Par kadi, samedi 14 mai 2005 à 23:37 :: Histoires courtes
Je me vois quelques milliers d'années plus tôt, au milieu d'une immense forêt. Tout est différent mais connu à la fois. Une végétation tellement dense qu'elle semble n'être faite que d'une seule et même plante, des cris d'animaux dans le lointain, des bourdonnements autour de moi qui me glacent le sang. Je connais tout cela bien-sûr, mais dans l'habituelle et rassurante segmentation de notre époque, dans ces allers-retours contrôlés dont notre monde se régale. Vivre autre chose rien qu'un instant et revenir sagement s'asseoir, comme dans ces attractions que l'on visite sans se détacher, rien que pour les vertiges qu'elles procurent, sans jamais perdre pied, sans jamais risquer d'y laisser son souffle.
Aujourd'hui, ce n'est plus une simple visite. C'est une nouvelle vie. Il me semble n'avoir jamais été si violemment confronté à l'extérieur. Ces premières minutes sont insupportables. Comment se retrouver, survivre, au milieu de cette jungle où tous mes repères sont inexistants, où je suis plus vulnérable que toutes les autres espèces, ma seule force étant cette vague connaissance du chemin à suivre ?
Alors je me remémore ce qu'il me reste de mon passage dans l'autre temps, dans le temps d'après, comme pour me rassurer. Toutes ces leçons sur les premiers hommes, sur l'âge du feu, de la pierre, du bronze, et voilà qu'en un éclair c'est moi qui suis devenu le premier homme. Je connais peut-être un peu la route, c'est tout autre chose que de la vivre. Savoir un peu est une maigre consolation, tant ce que j'ai appris n'a rien à voir avec le monde qui s'étale devant moi, qui m'attend et qui s'apprête à m'aspirer.
La nuit va venir, ma montre indique 18 heures. Drôle d'objet au milieu de nulle part, qui garde encore en lui les battements d'un temps qui n'existe pas encore, qui n'existera peut-être jamais.
Je récupère deux ou trois branches, j'arrache quelques grandes herbes sèches pour construire un semblant de plancher à deux ou trois mètres du sol. Je ne suis pas très adroit, il faudra bien s'y mettre.
Cette première nuit est atroce, je ne peux pas m'endormir, j'ai l'impression que je suis couvert d'insectes, j'ai presque mal à force d'y penser. Et ces provisions qui ne vont pas durer, tous ces vestiges transportés d'un autre temps qui vont s'évanouir, se laisser recouvrir par cette vie qui grouille, qui suinte sous chaque branche, sous chaque pierre. Il ne restera bientôt plus que le souvenir et la peur omniprésente.
Le temps passe, les jours se suivent et je ne parviens pas à me détacher de ce que je sais, je suis comme obsédé par des pistes à suivre que je ne retrouve pas, par des signaux que je ne vois pas. Je me perds à vouloir tout comprendre, tout reprendre. La peur de ne pas me souvenir est plus forte que celle de mourir vraiment.
Mais peu à peu, jour après jour, je sens comme une nouvelle force monter lentement, une nouvelle confiance inespérée, un instinct resurgi du fond des temps. Oui, ce monde est le mien, oui je vais reprendre la route, oui je vais poursuivre, mais cette fois-ci comme je l'entends, comme je le peux, comme je le ressens. Je veux vivre cette route, je veux en connaître chaque virage, chaque danger, chaque erreur, chaque victoire. Je veux laisser de côté tout ce que je sais, tout oublier pour apprendre à nouveau, pour apprendre vraiment. Et qui peut savoir ? Peut-être sommes-nous même déjà revenus dans cette forêt, il y a longtemps.
La vie est un recommencement, cette fois encore.
