Kadi-Blog

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vendredi 24 novembre 2006

Frisson

Ben tiens, ce ne serait pas déjà la fin novembre qui pointe son vilain pif d'hiver?
Il y a comme une petite tristesse qui me colle aux doigts.

Je n'ai pas d'admiration futile pour les gens célèbres, nous sommes tous célèbres et misérables. Mais ceux qui nous font rire, ceux qui nous réunissent, ceux qui nous rapprochent, nous remplissent peu à peu de souvenirs. De ces souvenirs d'un autre temps. De ces souvenirs d'enfant.

Alors bien-sûr, le jour où ils partent, ils nous séparent un peu.

Comme ça, l'air de rien, on revoit à ces soirées au cinéma avec ses parents, et même si c'était il y a vingt ans, c'est tout d'un coup si loin. Comme un coup de vent sur une petite flamme qui tremble. Cette page se tourne et n'en finit pas de tourner encore et encore. C'est à pleurer.

Je n'aime pas l'hiver.

mercredi 28 décembre 2005

Le mur de verre II - Turbulences

Je pensais que tout était bien tranquille, bien organisé, que rien ne pouvait se mettre véritablement en travers de ma route.

Ou plutôt je m'arrangeais pour ne pas porter trop attention à ce qui se passait derrière la limite, derrière ce qui m’apparut plus tard comme le mur de verre. J'ignorais même tout de ce mur à ce moment-là et de ce qu'il pouvait signifier. Oui, ce mur dont j'ai déjà parlé mais dont j'ai pris soin jusqu'ici de cacher les enjeux. Il n'avait simplement pas de portée dans mon existence alors bien réglée.

Jusqu'au milieu de cette année. C'est là que je l'ai vu. C'est là que je l'ai senti. Pour la première fois.

Personne ne sait de quoi sont faites les rencontres et les coïncidences : Un jour, une minute, un regard en croise un autre. Nous nous sommes retrouvés ainsi l'un à côté de l'autre, comme ça. Presque immobiles, observés, surveillés, dans des circonstances qui ne laissent pas de place aux écarts, aux changements de cap, mais avec, tout au fond, comme une petite lueur qui nous animait, elle et moi. Nous nous regardions nous-mêmes dans cette curieuse posture, attentifs aux moindres battements de cœur, à la plus petite hésitation. Mais le mur surgit du sol comme une vague, bouscula nos deux petites silhouettes comme des coquilles vides et se dressa entre nous. Il glissa comme un rideau de fer, n'arrêtant sa course qu'à la hauteur de nos visages. J'en senti le souffle tout proche, cette froideur minérale qui divise les êtres, sans mesure, sans distinction. J’ignorais qu'une telle force, venue de nous-mêmes, pouvait nous contraindre aussi violemment.

Je ne vis alors l'autre monde qu'au travers de la vitre. J'observais le visage sourire, le visage parler, sans écho, sans vertiges, comme un portrait figé allant de pauses en pauses. Et je voyais ce visage glisser si souvent derrière la paroi de verre. Je regardais ses yeux me fixer, sa bouche me sourire, nos mains s'effleuraient parfois, mais le visage restait parfaitement inaccessible, protégé par le mur de verre, un visage si proche, mais si loin de moi.

Le voir couler derrière la vitre provoquait parfois de petites brûlures ici, tout au fond, mais la vitre nous laissait aussi hors de portée, hors de danger.

Puis, au fil de jours, le mur se fit moins rigide, moins définitif. Je perçus alors, me sembla-t-il, de premiers craquements, de petits mouvements furtifs comme une vie qui s'accroche, qui subsiste.

Je pris peur. Le mur rassurait, évidemment, simplifiait, abrégeait les doutes et les souffrances.

Mais il nous laissait aussi, malgré nous, le temps de se connaître sans s'en rendre compte, tellement convaincus de ne prendre aucun risque.

Jusqu'au jour où il disparut complètement de ma vue. Je me retrouvai alors sans défense, maladroit, privé d'air, avec cette impression soudaine d'être proche de quelqu'un que je ne connaissais pas, de n'avoir aucune justification, aucune explication, aucune excuse, aucun alibi. La vitre était toujours là mais elle laissait désormais passer les courants, les parfums, les frissons, les vertiges.

J'eus tout d'un coup ce curieux sentiment d'appartenir à une autre vie. J'ignorais de quelle heure était ce démon et je me sentais bien seul, bien mal équipé pour l'affronter, si peu préparé pour trier le vrai du faux.



Pour mon malheur, les turbulences semblaient même se refléter dans la vitre, comme les signaux symétriques d'une douleur partagée. Les apparences sont souvent menteuses, et je savais cette vitre n'existait que dans ma tête, que tout ce monde n'était constitué que de petits riens ré-assemblés au gré de mes humeurs, de mes faiblesses, mais je ne comprenais pas ces phrases restées suspendues dans l'air, ces regards liquéfiés sous la paupière, ces silhouettes fuyantes, ces contacts inattendus, courageux, normalisés mais brûlants comme des étoiles. J’avais l'impression que nous n'étions qu'un mais que nous ne connaissions pas l'autre partie de nous-mêmes.

Le mur n'avait jamais laissé d'espace pour le dialogue, pour le partage des doutes et des craintes. Toute cette illusion s'était construite comme un mirage, solitaire et douloureux. Savoir ce mur affaibli, ralenti, dépassé, provoquait chez moi un terrible besoin de certitudes, d'assurances, de vérités; savoir, comprendre, pour ne plus tourner en rond, pour ne plus s'éparpiller dans d'impossibles conjectures, pour cesser la torture. Mais la vérité, si elle existe, si elle est possible, pouvait aussi coûter très cher et blesser plus qu'il n'en fallait. S'exposer est une manœuvre courageuse, terriblement honnête, mais formidablement suicidaire. S'interroger était déjà difficile à accepter, à envisager, alors se montrer sous un jour incongru, presque animal, pouvait tout anéantir, tout effacer, de part et d'autre des ruines de ce mur de verre. Jusqu’à ma propre vie. Le prix du vertige était bien élevé pour oser montrer ses limites et ses faiblesses. Triste obsession de la faiblesse, triste analogie entre sentiments et faiblesses.

Peut-être fallait-il alors attendre que quelque chose se passe, ou que quelque chose s'évanouisse, ou que le mur revienne enfin, reprenne sa place, solide et rassurant comme un rempart contre les doutes et les angoisses ? Feindre en quelques sortes de ne pas avoir remarqué ses limites, sa fragile frontière entre la vie qui grouille et la vie qui passe.

Et si tout cela s'effaçait ensuite, si tout cela redevenait comme avant ? Ce que j'avais vu, cette soudaine défaillance, cette étincelle, cette fièvre, resterait quelque part, bien cachée, comme un secret, comme une cicatrice qui me rendrait peut-être un peu plus solide, un peu plus sûr de moi, une autre fois.

mercredi 2 novembre 2005

Honte

Drôle d'état pour une planète. J'ai de la peine à croire qu'on nous l'a livrée toute propre et toute belle et qu'on en a fait site vite cette petite boule d'aigreur.

Tout s'enchaîne si vite. Un réchauffement des eaux, la montée de tempêtes tropicales et de cyclones, des hautes pressions qui partent vers le sud et c'est la sécheresse en Amazonie. Poissons recroquevillés, sols qui n'en peuvent plus de se craqueler. Et des hommes qui déboisent toujours davantage. Il ne reste déjà pas grand chose.

Et ce n'est que le premier virage de la spirale.

Difficile de se justifier devant ses enfants.

Dis, pourquoi c'est comme ça, la nature nous aime plus ?
C'est nous qui ne l'aimons plus.

jeudi 27 octobre 2005

Le mur de verre

Ça fait un petit moment que je tourne autour du pot, que je cherche comment présenter la chose.

Je me suis d'abord dit que je pouvais commencer comme ça, par la description d'une marche à plusieurs. On se tient par la main, ou par les yeux, ou par une idée qui rassemble. On s'associe, on s'acoquine, on s'allie. Et puis on prend conscience un beau jour que quelque chose s'est mis en place, quelque chose que l'on n’a pas vu venir, que l'on n’a même pas cherché, et qui fait du bien. Oui, comme un groupe, une sorte de tribu. On en prend d'autant plus conscience lorsque l'on croise d'autres gens. Tiens c'est curieux, ils sont si différents. C'est qu'ils font partie d'autres groupes, d'autres alliances, ou que sont des solitaires. Les regards se croisent, des propos s'échangent poliment, mais chacun reste derrière son mur de verre, cette vitre qui sépare ceux qui ne sont pas ensemble, ceux qui ne sont pas liés, bref ceux qui ne se connaissent pas.

Puis, je me suis dit que je pouvais tout aussi bien imaginer que les uns et les autres ne s'accompagnent que de temps en temps. Que les groupes ne se font qu'au gré des circonstances, mais se recomposent sans cesse. Sans jamais rien de définitif, sans engagement. Simplement dans l'instant. Ensemble dans l'instant. Dans une communion temporaire qui n'existe justement parce qu'elle n'est que temporaire, qu'elle ne prend pas d'espace dans le futur, qu'elle n'hypothèque aucune ressource, aucune illusion, qu'elle nous laisse libre de nos choix ou de notre refus de choisir. Rien ne dure de toutes façons, sauf peut-être les sentiments profonds, ceux qui soutiennent la vie à bout de bras depuis la nuit des temps, mais pas les autres, pas ceux de tous les jours. Pas ceux-là.

Alors, j'ai senti que ces vitres que j'imaginais d'abord, ces visages que je voyais comme glisser derrière, intouchables, étrangers, presque interdits, ne sont peut-être que les reflets de nos propres expressions, de nos propres doutes, de nos propres espoirs. Que nous sommes tous semblables, identiques dans l'instant, et que ces gens, derrière ce miroir, derrière cette frontière supposée, nous respirent, nous touchent, nous comprennent. Le rapprochement est évident, implicite.

Je me dis qu'à cet instant aussi, tous nous sommes derrière nos pensées, derrière nos vies, toutes différentes, toutes personnelles. Faire ceci, lire ces quelques lignes en passant. Mais à ce même instant, exactement, nous sommes ici. Sans s'en rendre compte. Juste à cet instant. Et ce qu'il se passera dans une seconde n'a pas d'importance.

mercredi 5 octobre 2005

L'humeur qui bouge dedans

Grincheux, jovial, souriant, désabusé... Toutes ces humeurs vont et viennent, jour après jour, sans que nous ne sachions qui tire les ficelles.

Comme si nous avions quelque chose de vivant dedans, quelque chose que nous sentons mais que nous ne contrôlons qu'à moitié. Drôles d'humeurs, nous pouvons les pressentir, les ralentir, les exciter, mais elles vont toujours dans la direction qui leur plaît. Même et surtout si nous sommes pas d'accord, si nous sentons la déchirure, si nous nous voyons nous enfoncer lentement. Moitié homme, moitié taureau, les cornes au vent, prêt à bondir sur qui passe trop près ou Don Juan, charmeur, conquérant, manipulateur.

Je regarde ces heures passées avec le filtre de l'humeur du moment. Je ne me reconnais pas et pourtant sans humeur nous ne sommes plus rien, plus qu'un désert, sans dunes, sans tempêtes, sans saison. C'est bizarrement équipé que nous avançons comme des soldats, à la merci d'un coup du sort, d'un coup d'humeur, chaque jour à nous manipuler pour être présentable, à nous lisser, courageusement, seul contre soi.

Folie douce que l'on assume, tant que l'on ne perd pas pied, tant que l'on ne se pardonne pas tout.

vendredi 10 juin 2005

T'échanges des trucs ?

J'ai pris le train hier matin, pour aller me perdre dans des contrées reculées dont vous n'avez jamais entendu parler. J'ai pas regretté le voyage, je me retrouve dans un petit train régional plein d'enfants, c'est la saison des courses d'école. En gros ça ressemble à une cours de récréation, quand vous vous demandez comment font les profs pour ne pas craquer au-milieu des hurlements, des bousculades, des c'est toi le loup... Sauf que d'habitude, dans ces cas-là, vous passez devant l'école en haussant les épaules, chacun son boulot, chacun sa croix, mais cette fois-ci je suis en plein dedans, il n'y a qu'un wagon et j'ai rendez-vous dans une petite demie heure. Bonjour les enfants.

Ils doivent avoir dans les 10 ans ou quelque chose comme ça. A peine montés dans le train, les voilà qui ouvrent déjà leur sac histoire de voir si leur pique-nique est aussi chouette que celui de Kevin. Faut dire que Kevin, c'est le petit gros du groupe, celui qui mange tout le temps et question pique-nique il en connaît un rayon. Et puis il y aussi David qui a amené des ficelles rouges à manger. Il est sympa David, il en a donné à tout le monde, enfin c'est surtout Kevin qui s'est servi et qui a montré l'exemple. Au milieu du couloir, le vieux type, juste devant moi, ce doit être l'instituteur, il m'a l'air bien fatigué déjà. Il y a aussi deux dames avec des têtes de paroissiennes et des sacs à dos, elles vont lui filer un coup de main. Il fait les présentations. Kevin, David, Jennifer. Dans ce coin-là, vaut mieux s'appeler John qu'Antoine on dirait bien.

Voilà, le train démarre, t'as pris quoi, toi, tu veux du coca, moi j'ai un sandwich au fromage, tu veux goûter. Et puis il faut aussi sortir les chips. Kevin a pu encore récupérer des trucs à Romain qui n'en voulait pas. Romain, c'est celui qui est assis tout seul sur l'autre banquette, il a l'air plus tranquille que les autres, je l'aime bien Romain. Il regarde ses copains et se dit qu'il aimerait bien faire comme eux, mais les autres n'ont pas l'air de faire trop attention à lui.

Voilà Kevin qui se lève, il va vers Jennifer et sa copine dont je n'ai pas entendu le nom. Elles sont installées juste à ma hauteur, de l'autre côté du couloir :

- Qui veut échanger mon paquet de Mikados contre un sandwich ?
- Il t'en reste combien de Mikados ?
- Il y en a encore 10, 15, 20, 21. Il y en 21 qui restent
- D'accord
- T'as un sandwich au salami ?
- Ouais, c'est celui-là je crois bien.

Et Jennifer déplie soigneusement un sachet en plastique, soupèse deux ballons de papier d'aluminium et lui tend celui qui pourrait bien être le sandwich au salami.

- parfait, ça sera pour mes 10 heures.

Quelle santé, je me dis. Où est-ce qu'il va mettre tout ça ? A la réflexion, je vois exactement où il va mettre tout ça.

- Je l'ai fait moi-même le sandwich, ajoute encore Jennifer

Romain en a profité pour prendre la place de Kevin, sauf que Kevin revient et le renvoie sur son banc.

- Romain tu vas t'asseoir là-bas, on n'est pas encore arrivés.

A côté de Kevin, il y a aussi le caïd de service, celui avec le T-Shirt de Metallica et la chaîne autour du cou, celui qui dit des gros mots. Je me dis qu'il a peut-être récupéré ce T-Shirt dans les vieilleries de son père, à moins que Kiss, Metallica et AC/DC soient encore le nec plus ultra dans la région, je ne sais pas, je viens de la ville. Je peux pas comprendre.

Jennifer demande, entre deux Mikados:

- Kevin, il parle comment Yoda ?
- Te battre tu devras, qu'il dit.

Et le voilà qui, entre deux bouchées de sandwich au salami, entonne une imitation de Darth Vader, très réaliste, très professionnel, même si les postillons n'arrangent pas l'état de la banquette.

Le train s'arrête, pas trop tôt. Sauf que Romain a filé aux toilettes.

Et puis tout ce petit monde longe le quai et disparaît dans les escaliers...

Je ne sais pas quels souvenirs vous avez de vos classes, mais il me semble que la mienne ressemblait comme deux gouttes d'eau à celle-là. On avait aussi le petit gros de service, le timide, le caïd, celui qui parle avec l'instituteur, celle qui raconte à l'accompagnatrice comment son chat a été soigné, les deux autres au fond qui se bagarrent, celui qui fouille son sac... Je me demande presque si on ne construit pas les classes sur dossiers à moins que chacun ne prenne son rôle qu'en fonction de la place qu'on lui laisse...

samedi 19 février 2005

Choisir de ne pas choisir

J'ai regardé l'effet papillon hier soir.
Peut-être l'avez-vous vu ? C'est l'histoire d'une homme qui a la possibilité d'aller et venir dans son enfance pour y changer un événement et de recomposer sa vie et celles de ses proches jusqu'au nouveau présent. Evidemment, ça ne marche pas comme il le voudrait car le moindre écart entraîne une série de réactions imprévues et au bout du compte, bouleverse complètement la situation par rapport à ce qu'elle était avant qu'il n'intervienne. Intéressant, non ?

En fait, ce qui est intéressant c'est de penser à l'impact que ce genre de film produit sur le spectateur. On se prend au jeu car mis à part ce pouvoir de modifier le passé, chaque événement est plausible et les conséquences que l'on voit ensuite défiler à l'écran sont tout à fait envisageables et auraient pu se développer ainsi à la première version.

C'est normal, il n'y a rien d'étonnant dans la réalisation d'un destin, ça nous arrive chaque seconde.

C'est de prendre conscience des autres destins possibles qui dérange. La vie est une série de choix qui, pris les uns après les autres, paraissent se suivre logiquement, mais auraient parfaitement pu prendre une direction opposée pour un petit détail à un moment précis, pour un autre choix que celui que l'on a fait.

Dès lors comment peut-on vraiment choisir alors que la moindre décision peut avoir de telles conséquences ? Comment arrive-t-on à continuer dans ces conditions, jour après jour ?

N'avez-vous jamais eu le sentiment de vous tromper sur le moment, et de voir ensuite les événements se précipiter exactement comme vous le craigniez ? De vous voir vous enfoncer dans la mauvaise direction sans vous débattre ? Moi si.

C'est peut-être parce que certaines options ne sont pas envisageables, simplement, parce qu'elles ne correspondent pas à ce qui est prévu, je ne sais pas. Sinon pourquoi nous laisserions nous glisser pareillement dans ces choix douteux ? Notre destin est peut-être unique et les autres choix, même meilleurs, sont tout simplement des choix impossibles. Du coup les décisions sont plus faciles à prendre.

Et les autres trajectoires n'apparaissent que dans nos rêves, quand on croit un bref instant qu'elles existent quelque part, ou quand on se laisse porter par un film comme celui-ci en se disant peut-être que rien n'est définitif.

lundi 7 février 2005

Tous au palace

Il y a un palace pas très loin de chez moi, figurez-vous. Un 5 étoiles.
Hier après-midi, en empruntant une petite rue adjacente pour rallier le bord du lac, nous avons passé par hasard devant la porte de service: l'entrée marchandises.

Quel choc ! Je me suis dit d'un coup que tout ce qui était servi dans ce palace avait, à un moment ou à un autre, franchi le seuil de cette porte. Inutile d'insister sur l'aspect strictement utilitaire de cette entrée marchandises: une espèce de porte-rideau en plastique, suivie d'un couloir sombre avec des caisses et des cartons de tous côtés. Bref, une entrée marchandises comme celle d'un supermarché ou d'un hôpital. Rien ne présage du contexte futur, non, ce n'est pas ici que le luxe se décide, la transformation s'effectue à l'intérieur, j'imagine.

Mais ce n'est pas le sujet de ce billet, non, ce qui m'est venu à l'esprit sur le moment, c'est que toutes ces marchandises sont manipulées par une foule de personnes différentes, pour passer un jour par cette entrée marchandises avant de subir encore une série de transformations et de terminer dans une assiette, sous le regard professionnel d'un serveur en costume de cérémonie.

J'ai imaginé un livreur apportant des légumes cultivés à l'autre bout du monde, ou le chauffeur de la blanchisserie industrielle livrant le linge que d'autres viennent de laver, ou encore le boucher déposant des steaks de cerfs de Nouvelle Zélande, lui qui n'y a jamais mis les pieds évidemment.

Chaque chose que l'on mange, touche, regarde, est le résultat d'un travail d'équipe dont les membres ne se connaissent même pas. Et je me suis surpris à m'imaginer à la table d'un des restaurants de ce palace et de visualiser, rien qu'un instant, toutes ces personnes autour de moi, me regardant engloutir le fruit de leur travail. L'éleveur de Nouvelle Zélande, le livreur, le comptable, le cuisinier, ces centaines d'intermédiaires, tous ici, tous sous mes yeux. Non, il n'en manque aucun. La salle est bondée.

Une manière de visualiser le lien qui nous unit tous, à travers ce que l'on s'échange chaque jour. Comme ce café qui fume encore, à portée de ma main, ou comme ces mots qui partent vers vous à travers ce billet et les images qui peut-être vous traversent l'esprit quelques secondes en lisant ces lignes. Etrange sentiment d'appartenir à une espèce, d'imaginer que nous ne nous connaissons pas mais que nous avons, chacun, quelque chose à nous transmettre, que nous ne connaissons pas les liens qui nous unissent, mais que ces liens existent, évidemment. Sinon vous ne seriez pas là. Sinon cette tasse serait vide, sinon il n'y aurait pas de tasse. Sinon je ne serais pas là.

Tout cela m'échappe un peu, j'ai de la peine à formaliser cette sensation, et dire que c'est tellement simple, tellement évident à la fois. J'aimerais simplement la garder à l'esprit, m'en souvenir quand le sentiment de solitude me frôle d'un peu trop près.

lundi 24 janvier 2005

Compte plus sur moi

Je me suis dit tout d'un coup que tout avait été fait un certain nombre de fois. Oui, oui, j'ai des illuminations de temps en temps.
Chacun y a sûrement déjà pensé, mais maintenant c'est mon tour et je sais que c'est la première fois que j'en parle dans ce carnet. Voilà au moins une chose de sûre.

Reprenons dans l'ordre. Je me suis levé un certain nombre de fois dans ma vie. Ça n'est pas une surprise. Les plus tordus d'entre nous ont certainement tenté au moins une fois d'évaluer ce nombre en ce qui les concerne. C'est pas la peine de le nier, ça ne prendrait pas. J'ai aussi tapé, jusqu'ici, un certain nombre de lettres et de signes de ponctuation comme ce point qui suit par exemple. POINT. Voilà un de plus. Je ne reviendrai plus en arrière. Je n'en aurais jamais écrits moins de ma vie. Exactement ce nombre-là, jusqu'ici.

Il n'y a pas à dire, ça bétonne un destin de voir les choses sous cet angle. On se dit que quoi qu'il arrive, on aura effectué cette action un nombre de fois absolument déterminé et que quoi que l'on fasse demain, ce nombre augmentera peut-être mais restera tout autant absolument et précisément déterminé.

Alors forcément, quand on voit avec quelle rigueur les actions passées s'additionnent, se comptabilisent, on ne peut que redouter le nombre final, celui auquel on arrivera après avoir incrémenté, patiemment, tout au long de sa vie, chacun de ses compteurs. Et ce nombre existe. Forcément. Et chaque action que l'on répète nous en rapproche. Et même que l'on répète ou non cette action, ce nombre final ne changera pas. Car il en tient compte, le salopard.

Oui, je n'aime décidément pas ce nombre. Je voudrais mieux ne pas savoir qu'il existe, rien que pour profiter, maintenant, demain, de tout et de rien. Alors je fais comme s'il n'était pas là. Je le regarde de haut. Oui, je le méprise. Je fais les choses à moitié pour le tromper. Je joue au plus malin: je commande des demi-portions, je remplis mon verre au tiers, je demande le demi-tarif, même si on me le refuse. Tous les moyens sont bons.

Mais ça ne marche pas. Je m'en rends compte. Me rendre compte à moi-même, c'est un comble. Oui, ce nombre est invincible. C'est un fait. Alors j'ai décidé de profiter au centuple de tout ce qui m'arrive, car une bonne chose vaut cent mauvaises. Il l'aura dans l'os. Et pour moi, ça sera cent pour le prix d'un à partir de maintenant. Bien fait pour lui. Qu'il aille plutôt compter des moutons, ça l'occupera.