Je suis pas vraiment ce que l'on appelle un bricoleur de génie. Dès qu'il s'agit de monter un meuble, de percer un mur, peindre ou coller, je sais pas ce qu'il se passe, ça marche pas comme il faudrait. J'ai les mains qui vont bien pour faire des ombres sur les murs et préparer des crumbles aux pommes, mais pour la bricole, il n'y a pas à dire, j'ai deux mains gauches. Je peux d'ailleurs assez facilement voir les catastrophes arriver et, bien souvent, les événements me donnent raison.
Je n'aime pas tellement les événements dans ces moments-là.
L'autre jour, je me suis mis en tête de monter un bureau pour la grande soeur. Je vous épargne ici un jeu de mot douteux concernant les têtes et les martels. Je sors donc toutes les planches du kit, je me débats avec le carton vide qui refuse déjà de se plier comme je le lui demande gentiment, je me maudis ensuite de ne pas avoir choisi un modèle de bureau plus simple (c'est-à-dire avec moins de pièces que cet EVEREST de vis, planches, poignées, etc), je déplie les instructions comme un grand professionel du montage de bureau à domicile et enfin, je râle un peu, juste le temps de mettre la main sur le misérable tournevis cruciforme dont il est question dans cet infâme guide de montage multi-langue et multi-culture (évidemment l'homme, dans un grand souci de simplification du monde de la bricole, a cru bon de faire cohabiter deux espèces distinctes de tournevis, ne me demandez pas pourquoi).
Il faut poser la grande planche sur le sol, ouais, c'est peut-être celle-là, à moins que ce soit l'autre, bof, on verra, voilà, comme ça, visser quelques vagues supports sur le côté selon que l'on veut le tiroir à droite ou à gauche, serrer, taper, coincer ses doigts, bref oeuvrer pour la paix des ménages car pendant ce temps, et je dois bien le reconnaître, on est bien trop occupé pour dire du mal de sa future belle-mère.
Arrive, au milieu de cet insoutenable suspense de planches et de vis, la grande soeur, qui se dit que ça fait longtemps qu'on entend plus personne râler dans la pièce du fond.
- je vais lire maintenant.
Elle se saisit d'un livre et je lui jette un regard mi-menaçant, mi-suppliant. J'imagine déjà que sa compagnie ne va pas simplifier ma difficile mission.
- Dééé Poooo, dddééépppaaa, ppppaaauuu, ça fait quoi A et U ?
Ce petit manège dure quelques minutes et je fais bonne figure, j'agis en adulte pondéré et responsable et je réponds à ses multiples interrogations en rassemblant ce qu'il me reste de dignité encore inutilisée. Il faut bien admettre que l'apprentissage de la lecture n'est pas ce qu'il se fait de plus facile. A et U ça fait O. Et ma planche, je crois bien que je l'ai mise à l'envers.
- PPPPaaaaaooo. Peut-être que plus fort ça aide et ce serait dommage de se priver: PPPPAAAAAUUUUUOOOO.
Je sens que ma résistance psychologique n'est pas celle d'un joueur d'échecs.
- Je vais regarder les images maintenant.
Ouf, on n'est pas passé loin. J'en étais où. Ah oui, cette planche. Pff, vais me faire un café moi, faut pas trop d'émotions dans la même journée.