Drôle de jour. Pour beaucoup, il évoque la conclusion monstrueuse de 6 ans de barbarie. Pour moi, et pour une famille de l'Ohio, le 6 août, c'était le jour de son anniversaire.
Je ne vous en ai jamais parlé, c'est une petite boule dans le ventre qui serre de temps à autre.
Nous nous étions fiancés, comme ça, après 3 ou 4 ans, avec le vague sentiment de suivre un itinéraire tout tracé, sans s'interroger, sans construire, sans efforts. Puis, un beau jour, d'abord par inattention, puis par prétention, par besoin d'indépendance, nous avons feint de ne plus nous comprendre. Chacun est parti de son côté, ravalant ses doutes, s'enfonçant un peu plus dans le silence, se rassurant peut-être en reprenant dans sa tête, un à un, des points de discorde en se disant qu'il n'y a rien à dire, justement. La fatalité, l'absurdité, l'inexpérience. Et puis tout s'efface si vite.
Puis une rencontre, un coup de foudre, un besoin de tout reconstruire, très vite. Tout de suite. Une famille, un enfant déjà grand. 3 années passent, comme des lumières. Jusqu'à ce téléphone, un soir de septembre, il y a 3 ans déjà. Une amie d'elle m'a retrouvé. Elle me demande comme je vais, je sens qu'elle me ménage, qu'elle me prépare à quelque chose. Puis elle me parle de l'accident. A la montagne, à une centaine de kilomètres de chez moi. C'est grave, très grave. Sa famille a fait le voyage. On ne sait pas.
Tout revient en un instant. La gorge serre, l'impression soudaine que la distance n'a pas d'importance, qu'il y a des gens dont on est proche et qu'on ne les connaisse plus n'y change rien. On me laisse un numéro.
J'appelle, le lendemain, sa mère me répond, l'anglais revient vite. Le coma. Des fractures multiples, un état stationnaire. Il faut attendre. Je ne sais pas ce que sa mère pense de moi, mais c'est sans importance.
Le week-end passe. Je pense à elle chaque seconde mais je n'ose pas aller la voir, elle n'aurait pas voulu peut-être, je ne sais pas et ça m'arrange peut-être de ne pas savoir. Et puis arrive la nuit de dimanche, je ne peux pas dormir, je ne sais pas si je rêve ou si je sens quelqu'un tout près de moi, mais quelque chose se passe.
Elle est partie ce matin-là.
Je suis allé voir ses parents l'après-midi, pauvres parents, il n'y a pas pire douleur. Je ne voulais pas venir, je voulais juste être là. Sa mère m'a installé à côté d'elle, m'a donné de vieilles photos de nous, elle a sangloté sur mon épaule. Rien n'avait changé tout d'un coup, et tout avait changé en même temps. Nous suivions de vieilles traces et nous les suivions pour la dernière fois. Je n'ai jamais revu sa famille après ce jour.
La page s'était tournée trois ans plus tôt, mais j'ai compris, à cet instant, que l'on ne revient pas en arrière.